samedi 20 août 2016

Flaubert et les prêtres de Rouen et de Tibhirine : Qui tue qui ?

Amine Zaoui
L’assassinat du prêtre de l’église de Saint-Étienne-du-Rouvray, près de Rouen nous rappelle celui des sept moines de Tibhirine perpétré à Médéa en mars 1996. Assassiner un prêtre dans la ville de Rouen, ville de Flaubert auteur de Madame Bovary, c’est juger pour une deuxième fois, un jugement islamique cette fois, ce beau roman qui a réveillé le sens de l’amour chez des générations successives, depuis sa publication en 1857. Tuer un prêtre dans cette ville, c’est essayer d’incinérer Madame Bovary.
Nous tous, dans le Sud comme dans le Nord, nous traversons une période qualifiée de : la sauvagerie religieuse islamiste. Nous l’avons nous-mêmes cultivée, d’une façon ou autre, par le silence ou par l’indifférence.
Dans les pays européens, des centaines de milliers de jeunes issus d’origines musulmanes, sont offerts sur un plateau en or aux imams intégristes wahhabistes. Ils font de ces jeunes ce qui est commandé par le payeur, le trésorier du wahhabisme. Dans des pays laïques, démocrates où les droits de l’homme sont respectés, des milliers de mosquées poussent comme des champignons, partout, et qui diffusent en continuité des prêches appelant à la haine contre la laïcité, contre la démocratie, insultent les femmes… Ces institutions sont les vraies usines qui fabriquent ces bombes humaines pour Nice ou pour Rouen. Les écoles coraniques qui, elles aussi, poussent partout en Europe, collées aux mosquées intégristes, prennent en charge les enfants en bas âge pour les endoctriner religieusement, contre la modernité, contre la femme, contre la vie et pour la célébration de la guerre sainte pour une mort islamique.
Daech n’est pas uniquement de l’argent sale ou blanchi. Daech, c’est d’abord une idée. Daech est un mode de vie à la sauvagerie moderne. Daech, c’est une culture islamique ancestrale. Avant de partir combattre Daech, c’est d’abord  œuvrer afin d’assécher les sources de cette culture dangereuse qui vit dans ton quartier, propice dans ta ville, célébrée dans le coin de la rue d’à côté.      
Dans le pays du Sud, et culturellement parlant : nous sommes face à une génération qui n’a jamais vu un film dans une salle de projection publique. Plus de 99,90% d’Algériens, nés après 78, n’ont jamais vu un film sur grand écran. N’ont jamais mis les pieds dans une salle de cinéma. Comment peut-on imaginer une société équilibrée culturellement, sentimentalement, charnellement, spirituellement, en l’absence totale ou presque de toute visibilité socioculturelle du cinéma ? Nous avons et nous continuons à cultiver la sauvagerie moderne. Nous et le monde autour de nous, nous récoltons ce que nous avions semé. Toute cette sauvagerie religieuse, que nous constatons quotidiennement,  dans les guerres déclarées, comme dans celles encore ensommeillées, est due à l’absence de la culture, la culture de la réflexion, de la méditation, de la critique et du plaisir.
Encore, une fois de plus, nous vivons une crise culturelle. Ni politique ni économique. Il faut libérer la culture pour combattre la sauvagerie moderne. Il faut libérer l’espace culturel pour redonner à l’intellectuel rationnel son souffle.
La sauvagerie religieuse moderne trouve sa liberté de vivre, de grandir, de se propager à travers l’école et l’université. En l’absence de la culture, en l’absence des poètes, en l’absence d’écrivains, en l’absence de musiciens, en l’absence de peintres, en l’absence de dramaturges, en l’absence de cinéastes, en l’absence de bibliothèques…, l’école comme l’université ne sont qu’une usine qui fabrique des moules vides. Sans âme et sans pensée de la citoyenneté. Depuis l’arrivée des vagues des frères musulmans d’Égypte dans les années soixante-dix, l’école est prise en otage, entre les mains d’une gent islamiste. L’école dans le monde arabo-musulman est par excellence le lieu qui fait sortir les daechiens. Tout ce que la Syrie a vécu, on n’a jamais vu une marche contre les atrocités de Daech. Aucune institution religieuse à l’image d’Al Azhar n’a appelé à une marche contre Daech. Aucune institution n’a émis une fatwa qui condamne religieusement la secte de Daech et ses dérivées. Je suis convaincu que l’art, la littérature et la culture libre sont capables de faire face à la sauvagerie religieuse islamiste qui contamine le monde entier.  Nous vivons, malheureusement, dans les pays du Sud, comme dans ceux du Nord, l’hypocrisie politique qui tolère la sauvagerie capitaliste qui est le giron favorable pour la sauvagerie islamiste.
A. Z.
aminzaoui@yahoo.fr
source : http://www.liberte-algerie.com/

jeudi 11 août 2016

L’Algérie aurait la clé de la paix syrienne entre ses mains

Une vue sur La Baie d'Alger
Une vue sur La Baie d'Alger

Par Hafsa Kara-Mustapha

Au mois d’avril de cette année, des articles dans les médias algériens affirmaient qu’Alger avait redoublé d’efforts diplomatiques pour atténuer les tensions existantes entre la Syrie et la Turquie.
La Turquie s’aperçoit que ses confrontations avec la Russie et la Syrie l’ont plongée dans un gouffre qui ne cesse de s’approfondir
Alors qu'à l'époque un dégel dans les relations semblait improbable, les événements de ces dernières semaines indiquent que ces efforts ont donné des résultats, et Ankara a légèrement assoupli sa position intransigeante au sujet du maintien de Bachar al-Assad au pouvoir.
La Turquie, sans doute affectée par la fragilité de la position d’Erdogan après le coup d’état militaire [raté] en juillet qui l’a quasiment renversé, s’aperçoit que ses confrontations avec la Russie et la Syrie l’ont plongée dans un gouffre qui ne cesse de s’approfondir et dont elle essaye douloureusement de se sortir.
La médiation algérienne pourrait garantir le retour à une certaine et réelle stabilité pour toutes les parties
A peine avait-elle interféré dans les affaires intérieures de la Syrie, que les séparatistes kurdes de Turquie retournaient sur la ligne de front politique pour pousser à l'indépendance vis-à-vis d'Ankara. Ce à quoi la Turquie avait longtemps résisté semblait un peu hypocrite au regard de son désir de voir les segments de la société syrienne se détacher de Damas.
La médiation algérienne est donc intervenue à un moment intéressant et pourrait garantir le retour à une certaine et réelle stabilité pour toutes les parties.
Alger à la rescousse ?
Depuis le début de la crise syrienne en 2011, l’Algérie reste sur une position cohérente, insistant sur le fait que la souveraineté de la Syrie doit être respectée. Par exemple, elle s’est farouchement opposée à l’initiative de la Ligue arabe d’exclure la Syrie, l’un de ses membres fondateurs, de l’organisation panarabe.
En tant que nation musulmane essentiellement sunnite, l'Algérie ne peut pas être accusée de soutenir Damas par solidarité alaouite ou chiite
Alger a déclaré que toute ingérence étrangère en Syrie ne pourrait qu’exacerber les tensions et risquerait d’entraîner une grande partie de la région dans une série de conflits sectaires s’étalant sur des décennies. Alger a pris le parti de Damas, tout comme il avait pris le parti de la Libye au début du «printemps arabe».
Alger considère le conflit syrien d’une position privilégiée, étant donné que son tissu social la met à l'abri des accusations traditionnelles d’affinités tribales, religieuses ou sectaires avec le pouvoir d’Assad.
En tant que nation musulmane essentiellement sunnite, l'Algérie ne peut pas être accusée de soutenir Damas par solidarité alaouite ou chiite (une accusation souvent portée contre l'Iran en dépit de son pacte mutuel d’auto-défense signé avec la Syrie en 2005 sur fond du fameux discours d’«Axe du mal» de George Bush dans lequel il avait qualifié l'Iran, et dans une moindre mesure la Syrie, de menaces et donc de candidats à un «changement de régime»).
L’Algérie entretient également de bonnes relations avec la plupart des pays de la Ligue arabe et a toujours joué un rôle de modérateur pendant les périodes de crise dans la région, que ce soit entre les pays arabes ou avec l’implication d'autres pays du Moyen-Orient.
Et combien de gens se souviennent-ils que c’est Alger qui a négocié la libération des otages américains à Téhéran après la révolution
de 1979 ?
En 1988, Alger a une fois de plus assumé le rôle du principal négociateur lors de la crise des otages de vol 422 de Kuwait Airways, lorsque des combattants libanais ont tenté de détourner l'avion à destination de Bangkok.
Les autorités algériennes ont refusé d’envoyer les pirates de l'air dans les capitales occidentales qui réclamaient leur transfert aux tribunaux européens pour qu’ils fassent face à un procès.
L'Algérie a acquis une réputation de partie qualifiée et impartiale dont le rôle a été reconnu dans la résolution de plusieurs crises par le passé
Plus récemment, Alger a refusé de se laisser entraîner dans la guerre menée actuellement par l'Arabie saoudite contre le Yémen, préférant mener des pourparlers en coulisses qui pourraient résoudre la crise en cours.
Ayant refusé de se livrer à un discours sectaire ou tribale qui a monté de nombreux pays arabes les uns contre les autres, et préférant soutenir des pays au nom de la solidarité arabe, l'Algérie a acquis une réputation de partie qualifiée et impartiale dont le rôle a été reconnu dans la résolution de plusieurs crises par le passé.
La Syrie : miroir de l’Algérie
Le soutien d'Alger pour la Syrie a néanmoins des raisons beaucoup plus profondes que le simple respect de la souveraineté nationale. Dans les années 1990, l'Algérie avait fait face à une crise similaire à celle que traverse aujourd’hui la Syrie. Ce pays magrébin avait alors été plongée dans une guerre civile de dix ans contre les factions «islamistes».
Alors que le pays était passé par un changement politique et avait laissé pléthore de nouveaux partis politiques émerger en 1989, le parti «islamiste» FIS (Front islamique du Salut) dirigé par le charismatique Abassi Madani semblait être le mouvement le plus crédible pour contester la domination du FLN, alors au pouvoir, dans la politique algérienne.
Au premier tour des élections le FIS remporta la majorité des conseils locaux, ce qui lui promettait une victoire imminente au prochain tour.
Les discours enflammés de Belhadj se transformaient lentement mais sûrement en des appels contre les Algériens qui ne soutenaient pas les aspects «religieux» de ses politique
 Mais au même moment, un député du FIS, une figure beaucoup plus radicale – Ali Belhadj – expliqua qu’il faudrait arrêter d’organiser les élections une fois que son parti serait au pouvoir et dissoudre toutes les institutions étatiques, ce qui permettraient à son parti de gouverner.
Complexe et malhonnête, une telle approche de la politique n'a pas échappé à beaucoup des membres du gouvernement.
Les discours enflammés de Belhadj se transformaient lentement mais sûrement en des appels contre les Algériens qui ne soutenaient pas les aspects «religieux» de ses politique et il obtint du soutien pour des attaques contre les symboles de l'Etat dans le but de démontrer la puissance de son mouvement.
L'armée algérienne intervint finalement et annula le second tour des élections qui semblait apporter au FIS une victoire presque garantie.
Ce mouvement étant largement condamné par la «communauté internationale», cela avait été immédiatement considérée par les dirigeants du FIS comme une déclaration de guerre de facto contre l’organisation.
Par conséquent Belhadj et Madani appelèrent leurs partisans à prendre les armes contre le gouvernement et tous ceux qui s’opposaient à eux, les traitant d’ «incroyants» et plongeant le pays dans une guerre fratricide infernale, ressemblant fortement au conflit qui ravage la Syrie aujourd'hui.
Pour l'armée, les institutions étatiques sur lesquelles la nation algérienne avait été bâties étaient menacés par un groupe ouvertement soutenu par des entités étrangères cherchant à établir une version «bâtarde» d'un Etat islamique dans un pays qui était déjà musulman et dont les fondations étaient ancrées dans les valeurs islamiques.
Bien que les décisions de l'armée algérienne aient donné lieu à des critiques, le FIS était en mesure et avait les moyens de contester la décision du gouvernement sans passer à la violence. A la place, le parti «islamique» a appelé ses partisans à s’armer et à attaquer le gouvernement et des cibles civiles, causant d’innombrables victimes parmi lesquelles il n’y avait que des musulmans.
Pendant les années 1990, appelées localement «la décennie rouge», le pays était isolé du reste du monde 
Des jeunes réservistes de l'armée furent capturés et décapités par le mouvement AIS (Armée Islamique du Salut) qui venait d’être formé, le GIA (Groupe islamique Armé), et des bombes furent posées dans diverses institutions, y compris des écoles et des hôpitaux.
En août 1992, en pleines vacances d'été, une bombe explosa à l'aéroport d'Alger tuant des dizaines de passagers et en blessant des centaines. Le gouvernement déclara l'état d'urgence et le pays entra dans une longue période douloureuse de guerre civile qui a coûté la vie à des dizaines de milliers de personnes (de 44 000 à 200 000 selon les estimations) et poussé plus d’un million d'Algériens à quitter le pays au cours de la décennie suivante.
Pendant les années 1990, appelées localement «la décennie rouge», le pays était isolé du reste du monde car les Etats étrangers, les uns après les autres, y compris les alliés proches, ont imposé des régimes de visas stricts pour les ressortissants algériens. Les voyages et les affaires avec les pays d'Afrique du Nord étaient presque à l’arrêt.
Cependant, alors que l'isolement de l'Algérie était à l'époque ressenti comme une douloureuse trahison, il s’est finalement avéré être son salut.
Laissée face à ses propres problèmes, l'Algérie a su résoudre la crise «en interne», sans ingérence de forces extérieures. Ce qui, par contre, a rendu la crise syrienne intraitable, c’est précisément la présence de combattants étrangers qui viennent des quatre coins du monde pour contribuer à l'élimination du «régime Assad». Mais qu’est-ce qui a transformé les manifestations nationales exigeant plus de transparence politique en un combat pour la «cause islamique» dans lequel les musulmans du monde entier seraient invités à mener une sainte guerre, un «djihad» ?
La Syrie d'aujourd'hui est vue par de nombreux Algériens comme l'Algérie des années 1990
En Syrie les manifestations initiales exigeait la lutte contre le copinage et un plus grand «pluralisme politique». Comment ces notions se transforment-elles en un désir de faire un Etat islamique d’une nation qui est déjà majoritairement musulmane, où l'islam est visible et présent à tous les niveaux ?
Sans aucun doute, la position géographique de la Syrie, au cœur du Levant et à la frontière d'Israël, allié de l’Occident, a transformé ces manifestations locales en crise mondiale [telle qu’on la connaît] aujourd'hui.
La Syrie d'aujourd'hui est vue par de nombreux Algériens comme l'Algérie des années 1990.
Pourtant, alors que les attaques régulières en Algérie étaient brutales et la nation meurtrie, les terroristes commençaient à être accablés par la fatigue de la guerre. Contrairement à la Syrie, où il semble que des combattants frais arrivent régulièrement, les rangs du GIA ont fini par se vider.
Le soutien et le savoir-faire algérien sont donc aujourd'hui cruciaux. Alors que le conflit armé touchait à sa fin, le président algérien Abdelaziz Bouteflika avait offert une amnistie totale à ceux qui avaient pris les armes contre l'Etat.
La question étant soumise à un référendum populaire et approuvée par une large majorité, les combattants qui n’étaient pas impliqués dans des attaques contre des civils ou les viols (une tactique classique des terroristes du GIA) ont été graciés et autorisés à retourner à la vie civile.
Il est impératif pour les forces extérieures impliquées dans le conflit syrien de s’en retirer
Comme c’est le cas en Syrie, beaucoup ont alors avoué avoir été entraînés dans un conflit qu’ils étaient incapables de comprendre. Comme le gouvernement algérien était désireux de restaurer la paix, ainsi qu’enraciner un sentiment de réconciliation nationale, le pays déchiré par la guerre a finalement réussi à avancer.
La Syrie aux Syriens
Il est donc impératif pour les forces extérieures impliquées dans le conflit syrien de s’en retirer. La Turquie est maintenant face à ses propres problèmes et l'Arabie saoudite, qui a consacré une grande partie de sa puissance militaire à la guerre au Yémen, est à la recherche de moyens d’en sortir tout en sauvant la face.
Il reste une question épineuse : que faire avec la foule de ces combattants étrangers dont personne ne veut et dont la seule option pour survivre est de continuer à lutter contre un gouvernement
Cela donne à la Syrie l'occasion de reprendre le contrôle de la guerre et de travailler en vue d’un retour progressif à la paix. Les images récentes de combattants de l'opposition qui se rendent à l'armée syrienne indiquent qu'une certaine forme d'amnistie basée sur le modèle algérien sera offert à ces combattants.
Comme la plupart des sondages d'opinion confirment la popularité d'Assad et le rejet du conflit en cours, les Syriens sont face à la possibilité de mettre fin à cette crise. Malheureusement pour Damas, il reste une question épineuse : que faire avec la foule de ces combattants étrangers dont personne ne veut et dont la seule option pour survivre est de continuer à lutter contre un gouvernement qui n'a jamais été leur cible première ?
Pour cela, l'Algérie n'a pas d'expérience passée à partager, mais ses compétences en médiation seront désormais cruciales. Pour la survie de la Syrie, espérons que l’Algérie sera fidèle à sa réputation.

Hafsa Kara-Mustapha*

*Hafsa Kara-Mustapha est journaliste, analyste politique et commentatrice du Moyen-Orient et de l’Afrique. Elle a travaillé pour le groupe FT et Reuters et publie des articles dans plusieurs journaux au Moyen-Orient, Jane’s Foreign report et El Watan. Commentatrice à la télévision et à la radio, elle apparaît souvent sur RT et Press TV. 

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans ce blog sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à l’équipe qui administre le blog !  

dimanche 7 août 2016

Algérie coloniale et christianisme

Algérie coloniale et christianisme
Intérieur de Notre Dame d'Afrique, Alger en 2009. Photographie d'Aaron Walker (CC BY 2.0).
Questions à Darcie Fontaine, assistant professor à l’University of South Florida (États-Unis) et spécialiste de l’histoire des religions en France et dans son ancien empire colonial. Elle vient de publier Decolonizing Christianity: Religion and the End of Empire in France and Algeria chez Cambridge University Press.
Quel est le rapport entre le christianisme et la décolonisation de l’Algérie ?
Dans mon livre, j’analyse trois grands thèmes qui montrent combien le christianisme a été partie prenante dans la colonisation et la décolonisation de l’Algérie et puis comment ces phénomènes ont transformé le christianisme à l’échelle mondiale. Le premier thème concerne la manière dont le christianisme était synonyme avec la civilisation européenne en Algérie et par conséquent comment la défense de la « civilisation chrétienne » en Algérie est ainsi devenue une des justifications premières pour la colonisation de la terre algérienne et l’exploitation des « indigènes ». Depuis la conquête de l’Algérie en 1830 jusqu’aux années 1950, le régime colonial et l’Église catholique ont construit des relations de pouvoir mutuellement avantageuses qui ont formé le socle de la société européenne en Algérie. Même s’ils n’étaient pas tous pratiquants, la plupart de la population européenne d’Algérie au milieu du vingtième siècle se considérait comme catholique, en grande partie en raison des traditions culturelles des populations méditerranéennes de la communauté européenne en Algérie. Il y avait aussi environ six mille protestants, dont la plupart étaient des descendants d’un groupe originaire d’Alsace qui est arrivé après 1870. Après les tentatives missionnaires du XIXe siècle qui ont largement échoué, surtout chez les Berbères dans la Kabylie que l’Église imaginait héritière de caractéristiques ethniques et culturelles de la société antique chrétienne de Saint Augustin, les chrétiens d’Algérie sont devenus une communauté centrée sur elle-même, avec très peu de relations œcuméniques et même personnelles avec les communautés religieuses juives ou musulmanes.
En raison du lien historique entre l’Église et le régime colonial et la fracture sociale entre les communautés chrétiennes et musulmanes, quand la guerre d’Algérie éclate en 1954, soutenir la cause de l’indépendance algérienne était généralement impensable pour ces chrétiens. Néanmoins, bien avant le début de la guerre, une minorité de ces chrétiens en Algérie, inspiraient par des théologies « progressistes » ont cherché à créer des liens avec les communautés musulmanes et juives et surtout à améliorer les conditions matérielles de la population musulmane d’Algérie qui vivait souvent dans des bidonvilles autour de grandes villes comme Alger, sans accès à l’éducation ou aux services sociaux.
Je me suis donc intéressée aux origines et motivations théologiques de l’engagement politique de ces chrétiens « progressistes » en France et en Algérie dans la guerre d’indépendance algérienne et l’influence de cet engagement sur les institutions et la pensée chrétiennes, qu’il s’agisse de manifestations au niveau paroissial ou à une échelle plus globale. Plusieurs familles pieds-noires installées depuis des décennies en Algérie (comme les Chaulets et les Gallices) et des chrétiens venus de la métropole tels qu’André Mandouze ont travaillé à côté de prêtres, religieuses et laïcs dans les mouvements comme les scouts ou des équipes algériennes de la Mission de France et de la Cimade afin d’élaborer des relations plus fraternelles avec des populations musulmanes de l’Algérie. Ce fut souvent dans ces mouvements et associations, où ces chrétiens se sont trouvés avec les jeunes dirigeants des mouvements nationalistes algériens, que leurs visions théologiques ou sociales d’une Algérie moins injuste ont alors évolué vers une solution politique comme l’indépendance de l’Algérie. En même temps, ces chrétiens étaient généralement perçus par la plupart de la communauté chrétienne en Algérie et en France comme des radicaux et des « progressistes », mais aussi parfois comme des traîtres.
Quand cette poignée de chrétiens en Algérie a soutenu le mouvement pour l’indépendance (et surtout quand 12 chrétiens ont été arrêtés, torturés et mis en jugement par le tribunal militaire d’Alger en 1957 pour « atteinte à la sécurité de l’état » en raison de leur soutien présumé au FLN poseur de bombes pendant la Bataille d’Alger), une sorte de guerre civile a éclaté au sein de la communauté chrétienne en Algérie. C’est ainsi que Monseigneur Léon-Etienne Duval, l’Archevêque d’Alger, a acquis la réputation d’avoir abandonné la cause de l’Algérie française même s’il n’avait pas ouvertement déclaré son soutien pour l’indépendance algérienne ; ses discours publics contre les excès militaires (surtout l’usage de la torture, les exécutions sommaires, etc.), ses exhortations aux catholiques de rejeter la violence et, surtout, son refus ferme et sans appel de soutenir l’OAS ont transformé l’institution de l’Église catholique en Algérie. D’un pilier solide du régime colonial, elle est devenue l’ennemi de ceux qui avaient juré de le défendre. L’OAS a assassiné plusieurs chrétiens associés à la cause d’indépendance et a plastiqué l’archevêché et des églises sous l’égide de prêtres « progressistes ». Et même s’ils n’ont pas nécessairement soutenu les tactiques de l’OAS, les partisans catholiques de l’Algérie française ont violemment rejeté les messages de Mgr Duval, arguant que tout engagement dans les affaires politiques n’était pas du ressort de l’Église. Cela m’amène au troisième et dernier thème du livre, qui est la politisation de la religion pendant la guerre d’indépendance algérienne. La guerre et le processus de décolonisation en Algérie a forcé les laïcs, comme les dirigeants des Églises, à confronter des questions difficiles sur le rapport entre religion et politique déjà tendu en Europe à la suite de la deuxième guerre mondiale et, encore plus, au milieu de la guerre froide.
Qu’entendez-vous exactement par l’expression « décoloniser le christianisme » dans le contexte de l’Algérie ?
À la fin des années 1950, l’Algérie est devenue un modèle pour les chrétiens du monde entier pour analyser comment le christianisme serait à même de répondre aux éventuelles crises de la décolonisation qui se développaient dans toute l’Afrique et l’Asie. Alors que les chrétiens tentaient de renégocier leur place dans ce Tiers-Monde émergent, ils ont été contraints de faire face aux conséquences des siècles de racisme et de violence que la rhétorique et les institutions chrétiennes avaient renforcé dans les colonies européennes. Les chrétiens en Algérie qui ont soutenu l’indépendance algérienne avaient compris que s’ils ne faisaient pas preuve de solidarité avec les Algériens dans leur lutte contre le colonialisme, ils perdraient toute autorité morale et cesseraient d’être les bienvenus en Algérie une fois l’indépendance réalisée. À la fin de la guerre d’Algérie en 1962, de nombreux chrétiens ont été globalement concernés par ces mêmes questions mais à une plus grande échelle, surtout dans les institutions chrétiennes comme le Conseil œcuménique de l’Église et le Vatican. En outre, ils ont compris qu’il était nécessaire de découpler - ou décoloniser – les institutions et pratiques chrétiennes de l’autorité et du pouvoir de l’État colonial, que cette relation soit réelle ou perçue comme telle. Sinon, dans les yeux des peuples anciennement colonisés, le christianisme demeurerait toujours associé au pouvoir colonial.
Vous suggérez que la guerre d’Algérie a été un événement clé dans la transformation du christianisme à l’échelle mondiale. Pourquoi ?
Les questions morales et religieuses qui étaient en jeu pendant la guerre d’Algérie ont nourri des discussions théologiques au plus haut niveau des institutions chrétiennes, telles que le Vatican et le Conseil œcuménique des Églises. Ces questions morales et les discussions qu’elles ont créées sur le rapport entre la religion et la politique ont également favorisé des innovations historiques dans la pensée religieuse mondiale, y compris le mouvement œcuménique, Vatican II, et a été annonciateur de la théologie de la libération en Amérique latine. Pour vous en donner quelques exemples : le rôle des missionnaires chrétiens dans les pays décolonisés, le dialogue entre les religions, ainsi que le rôle de l’Église dans le monde moderne étaient quelques-uns des thèmes clés discutés durant Vatican II que l’on peut retrouver dans le changement de perspective opéré au sein de l’Église catholique en France et en Algérie vers les théologies de gauche et le Tiers-mondisme pendant les années 1960. Le Conseil œcuménique des Églises (COE) a traité l’Algérie postcoloniale comme une expérience permettant d’analyser comment les chrétiens pouvaient s’impliquer dans des projets de développement économique et social en dehors du contexte missionnaire traditionnel. Le COE a commencé avec l’insertion en Algérie des équipes de la Cimade pendant la guerre. Ces projets de services sociaux dans les bidonvilles, le ravitaillement des camps de regroupement ainsi que le reboisement du Constantinois se sont transformés en une association de développement plus internationale et durable après l’indépendance de l’Algérie. Une nouvelle association protestante constituée après l’indépendance – le Comité chrétien de service en Algérie – est ainsi devenue un modèle pour tous les futurs projets de développement du Conseil œcuménique autour du monde et pas seulement en Algérie. 
Par Vincent Hiribarren 
Source : Libération- africa4
source

dimanche 31 juillet 2016

WASSYLA TAMZALI : L’ALGÉRIENNE QUI DÉRANGE


Photographie de Wassyla Tamzali.

Elle bouscule les féministes des pays musulmans aussi bien qu’occidentaux. Figure de proue du mouvement des femmes au Maghreb, Wassyla Tamzali ose s’attaquer à un tabou de taille : la sexualité sous la loi coranique. Elle dénonce aussi la complaisance des féministes de l’Ouest envers l’islamisme. Notre collaboratrice l’a rencontrée à Paris.
Elle avait 20 ans quand l’Algérie a conquis son indépendance au terme d’une guerre livrée sans merci à la France colonisatrice, en 1962. Née à elle-même dans la fièvre de la libération nationale, durant ces années chantantes où toutes les promesses étaient permises pour les hommes et les femmes, Wassyla Tamzali n’a cessé, depuis, d’aller de désillusion en désenchantement. Non, le peuple algérien ne s’est pas émancipé, vite sacrifié sur l’autel d’une oligarchie qui lui a volé sa révolution. Non, les femmes ne se sont pas libérées. Pis encore, elles se sont éloignées du but. Les portes de l’affranchissement se sont vite refermées devant elles.
C’est comme avocate à Alger, pendant 10 ans, qu’elle a connu de près les affres de l’oppression des femmes dans un pays qui, dit-elle, « n’a pas construit de solution de rechange à la société centrale conservatrice ». Puis, à titre de directrice des droits des femmes à l’UNESCO, elle a pu mesurer le chemin qui reste à parcourir pour que l’égalité des sexes devienne réalité sur la planète.
Aujourd’hui, elle vit entre Alger, Tunis et Paris, et partage son temps entre militantisme et écriture. En 2009, elle a publié Une femme en colère chez Gallimard, réquisitoire d’une retentissante audace qui met en lumière la régression de la condition des femmes dans les pays à majorité musulmane et le renoncement de la pensée occidentale face à la montée des groupes islamistes.

Un cri dans le désert

Cinq ans après la publication de ce livre, Wassyla Tamzali est toujours une femme en colère. « Je suis un catalogue d’exclusions », affirme-t-elle. Le ton est donné, qui ressemble à celle qui l’incarne : mélange de fermeté, de force intérieure et d’indignation. « Je suis femme, bourgeoise, francophone, féministe et libre penseuse, sinon athée. »
Elle paie cher le prix pour être qui elle est. « Ma liberté est difficile. Elle m’a isolée. » Mais devant « le silence fracassant tombant du ciel des musulmans », écrit-elle, Wassyla Tamzali a décidé de prendre la parole. Et sa parole ressemble à un cri. Un cri dans le désert, chez elle, en Algérie.« Le pouvoir algérien a fait de nous, femmes féministes, les ennemies du peuple, celles à abattre », déplore-t-elle. Mais le désert où elle crie est aussi occidental. La militante dénonce ce qu’elle appelle « l’amnésie des féministes postmodernes », reprochant à des Européennes et à des Nord-Américaines de s’être ralliées, nombreuses, aux thèses du relativisme culturel.
« Certaines ont oublié leurs combats », assène-t-elle, des combats grâce auxquels « elles ont été capables de remettre en question l’ordre patriarcal dans ce qui fondait son système : la domination du corps des femmes et le contrôle de leur sexualité ». Mais alors, se demande-t-elle, ce qui était bon et essentiel pour les féministes occidentales ne le serait plus pour leurs sœurs des pays arabes et musulmans? « Vous avez désacralisé la religion chrétienne. Nous, on essaie de désacraliser l’islam et vous ne nous suivez plus. Et encore, nous sommes moins audacieuses que vous! »Elle ne mâche pas ses mots. « Alors, à vous la pensée et l’histoire, à nous la culture? Ça ressemble à de l’ethnisme. Nous, on resuce notre culture, et vous, vous avancez! »

Le mirage des conquêtes sociales

S’il y a maintenant des femmes ministres et médecins, des ingénieures et des banquières dans les pays arabes et musulmans, « ces conquêtes sociales n’ont pas libéré les femmes musulmanes pour autant ». Pourquoi? « Nous nous sommes très peu interrogées sur la question de l’identité féminine, nous privant ainsi du seul moyen pour les victimes de prendre conscience qu’elles sont les protagonistes d’un système qui les nie. »
« La première tâche du féminisme dans nos pays, c’est d’amener la femme à l’état de sujet, d’individu », dit-elle. Et pour cela, il n’y a pas d’autre chemin que celui de la déconstruction du modèle féminin prescrit par l’ordre patriarcal. Et cette déconstruction, « radicale et politique », soutient-elle,« nous l’avons négligée, effrayées par son contenu subversif et la peur irrationnelle d’être exclues de nos sociétés ».

L’éros musulman

Mais là où l’intellectuelle algérienne apporte une voix unique et se fait le plus dérangeante, c’est quand elle aborde la question de la sexualité dans les pays sous la loi coranique. « Dans nos pays musulmans, on a revivifié la vieille religion grecque du phallus. On a sacralisé la sexualité masculine. »
Si les femmes et les filles, en se voilant, croient se mettre à l’abri du désir des hommes, c’est le contraire qui se produit, soutient Wassyla Tamzali.
Peu de féministes et de spécialistes nous paraissent avoir posé la question de la sexualité telle que prescrite dans le Coran. Nous avons lu fort peu d’analyses au sujet, par exemple, de ces 72 vierges qui attendaient les « martyrs » du 11-Septembre comme récompense dans le ciel d’Allah. Qu’est-ce que cela révèle du Coran? Wassyla Tamzali, elle, ose s’avancer sur ce terrain. Et en termes non équivoques. « Il n’y a pas d’égalité dans le Coran », soumet-elle d’abord. Le code de tenue corporelle et vestimentaire pour les musulmanes « a été établi pour juguler le désir des hommes ».
« Plus on refoule la sexualité, plus elle est présente », poursuit-elle. Celle qui réside à Alger et connaît bien l’ensemble du Maghreb affirme constater chaque jour la place exorbitante et obsessive que prend la sexualité dans la vie courante. « Les rues arabes s’érotisent », dit-elle. Et le regard des hommes se fait de plus en plus lourd et concupiscent. Ce refoulement conduit « à de véritables déviances pathologiques » qui se traduisent par les actes les plus barbares à l’endroit des femmes, la burqa afghane (ou voile intégral) représentant, à ses yeux, la forme la plus aboutie et théâtralisée de ces déviances.
Si les femmes et les filles, en se voilant, croient se mettre à l’abri du désir des hommes, c’est le contraire qui se produit, soutient Wassyla Tamzali. La dissimulation des corps féminins a pour effet, affirme-t-elle, d’augmenter les crimes et le harcèlement sexuels, d’exacerber la peur des femmes et la convoitise des hommes.
La féministe pousse l’audace de la pensée et des mots encore un peu plus loin en avançant, dans son livre, « qu’au cœur de cette folie, se trouve[nt] l’obsession de la virginité […] et l’importance démesurée accordée à la préservation de l’hymen ». Quoique les hommes musulmans veuillent se marier et marier des femmes vierges, les naissances hors mariage sont nombreuses et entraînent, écrit-elle, « une panoplie d’aberrations, abandon d’enfants, infanticides, furie meurtrière des pères et des frères à l’endroit des jeunes filles enceintes et usage abusif de la sodomie et ses traumatismes cliniques ».
Le jour décline sur Paris. Nous n’avons pas vu le temps passer. Les sujets abordés semblent inépuisables. Je pose une dernière question. Comment imaginer des changements en profondeur pour les femmes des pays arabes et musulmans quand le mot islam signifie « soumission »? La soumission n’est-elle pas indissociable du Coran? La réponse de Wassyla Tamzali tombe comme un petit rayon de lumière et d’espoir : « Les religions ne viennent pas du ciel. Elles sont des créations culturelles et, par conséquent, elles peuvent changer. »
source : Gazette des femmes.ca

lundi 25 juillet 2016